Il y a des livres qui te prennent en traître. ADAM de Rayane Lalichi en fait partie. Les premières pages installent un décor que je pensais connaître par cœur : la banlieue française, un jeune adulte, une mère femme de ménage. Le genre de mise en place qui, trop souvent, annonce un roman sans imagination, écrit sans recul sur les populations qu’il prétend représenter. Je m’étais préparée à tourner les pages par habitude plus que par curiosité. Et puis non. Rien ne se passe comme prévu. Il ne faut surtout pas se fier à ce début, il ment sur la nature profonde du livre.

Une musique qui s’immisce avant la folie
Ce qui distingue vraiment ADAM, c’est la manière dont la musique s’installe comme un personnage à part entière du roman. Ce n’est pas un simple décor sonore, une ambiance qu’on pose en arrière-plan pour donner du rythme à une scène. La musique est le déclencheur, le symptôme, et en même temps le langage secret d’Adam. Chaque fois qu’elle surgit dans sa tête, quelque chose bascule. Le réel se fissure.
Et ce qui frappe, c’est que cette musique n’est jamais anecdotique ni ratée : elle est toujours de qualité, choisie avec soin, presque comme si l’auteur voulait qu’on comprenne qu’Adam n’entend pas n’importe quoi. Il n’est pas simplement dérangé par du bruit ou de la cacophonie — il est habité par quelque chose qui a une forme, une structure, une beauté presque. C’est ça qui rend le vertige plus troublant : la folie d’Adam a du goût. Elle a une bande-son qui vaudrait la peine d’être écoutée même en dehors du contexte du roman.
Danser saccadé, comme on perd pied
Et puis il y a la danse. Quand la musique monte dans la tête d’Adam, il ne se contente pas de l’écouter intérieurement — il bouge, il danse, mais jamais de façon fluide ou libératrice. Le mouvement est saccadé, cassé, presque mécanique, avec cette même esthétique heurtée qu’on retrouve chez Stromae quand il danse : des gestes secs, un corps qui semble tiraillé entre plusieurs forces contraires, une chorégraphie qui dérange autant qu’elle fascine.
Cette image est puissante parce qu’elle capture exactement ce que le roman cherche à raconter : Adam n’est pas simplement « possédé » par une musique extérieure à lui, il est littéralement traversé par elle, son corps devient l’instrument malgré lui d’une partition qu’il ne maîtrise pas. La danse saccadée devient la traduction physique de la question centrale du livre — psychiatrie, djinn, ou destinée mystique ? Le corps d’Adam, lui, ne tranche jamais. Il tremble, il se casse, il obéit à un rythme qui n’appartient qu’à lui et que personne autour de lui ne peut entendre.
Un crescendo narratif calqué sur l’intensité musicale
Le plus fort, c’est que cette logique musicale ne reste pas cantonnée aux scènes où Adam entend effectivement de la musique. Elle contamine la structure même du roman. Plus on avance dans le récit, plus l’altération de la réalité s’intensifie, et plus l’écriture elle-même semble suivre cette même courbe : le style gagne en puissance, en rythme, en intensité, comme si les phrases elles-mêmes montaient en volume à mesure que la tête d’Adam se remplit de son.
On pourrait presque lire ADAM comme une partition à trois mouvements : un premier temps trompeusement calme et convenu, un second temps où la musique intérieure commence à s’infiltrer et à dérégler le réel, et un troisième temps, celui de la mission révélée — assassiner Emmanuel Macron — où tout s’accélère, où le tempo narratif et le tempo psychique d’Adam finissent par se confondre complètement.
Une critique sociale qui ne perd jamais le rythme
Il serait injuste de réduire Adam de Rayane Lalichi à ce seul motif musical, aussi central soit-il. Le roman porte une vraie critique de société, tissée à travers les gilets jaunes, la banlieue, le traitement médiatique des uns et des autres. Mais ce qui est remarquable, c’est que cette dimension politique et sociale ne vient jamais casser le rythme halluciné du récit — elle s’y fond, elle devient elle-même une des voix de cette musique intérieure, une couche de plus dans la partition mentale d’Adam.
Adam de Rayane Lalichi – Une fin qui refuse la dernière note
Sans surprise pour un roman construit sur l’ambiguïté, la fin d’ADAM est ouverte. Elle s’interprète, elle ne referme rien, elle laisse le lecteur avec sa propre partition à compléter. Il faut aimer ce genre de conclusion pour la savourer pleinement — mais elle est d’une cohérence totale avec tout ce que le livre a construit : on ne saura jamais vraiment si la musique dans la tête d’Adam était maladie, possession, ou vérité mystique. Et c’est très bien ainsi.
CE QUE JE VOUS CONSEILLE SI VOUS AIMEZ CE TYPE DE LIVRE
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1 – Les Furtifs — Alain Damasio Le son et la musique sont un langage de résistance et de perception altérée, dans une France dystopique
2 – Sang mêlé / Étoiles filantes — Insa Sané Pour l’ancrage banlieue et hip-hop assumé de l’intérieur, sans misérabilisme ni cliché
3 – À retardement — Franck Thilliez Dimension musicale absente, mais ambiguïté forte entre réel et imaginaire
Adam de Rayane Lalichi est un thriller psychologique méconnu qui mérite clairement d’être lu — et surtout écouté, dans tous les sens du terme.
Ma note pour Adam de Rayane Lalichi paru aux éditions Baudelaire : ★★★★☆ (4/5)

